Le Signe

Rashele s’arrête devant une façade haussmannienne en pierre taillée. « Déjà ! » se dit-elle. La rue calme et paisible contraste avec l’agitation de la foule qu’elle a laissée à la station de métro. Tandis qu’elle s’apprête à monter les deux marches du perron et à présenter son badge bleu pour ouvrir la porte, une tourterelle se pose à ses pieds.
— Salut toi !
Depuis une semaine, elle vient à sa rencontre tous les soirs, lorsqu’elle rentre de l’université. L’oiseau, de couleur marron-gris, arbore un losange doré discret sur sa poitrine. Aveugle de l’œil gauche, elle penche son côté valide vers Rashele et tend le cou. La jeune femme est intriguée et amusée, mais ne s’attarde pas et s’introduit dans l’immeuble. Elle traverse le vaste rez-de-chaussée dallé et flanqué de deux miroirs, se dirige vers l’ascenseur et monte jusqu’au deuxième étage. Sur le palier, de grandes portes grises se font face. Elle ouvre la sienne, et pénètre dans le long hall d’entrée parqueté. Depuis l’époque napoléonienne, sa famille habite cet endroit. Elle y a accumulé nombre d’objets et de meubles, acquis au fil des siècles, donnant à l’espace un aspect de brocante bien rangée, grâce aux talents de décoration de sa tante Isa. Deux voix se font entendre dans la pièce principale et parviennent jusqu’à elle. Elle soupire, ses sourcils se froncent au-dessus de ses yeux bleu océan. Elle baisse la tête, ne laissant voir que sa chevelure brune et frisée, rassemblée en un chignon peu soigné sur le sommet de son crâne. Elle se dirige vers le grand salon avec ses hautes fenêtres arquées ouvrant sur Paris, l’aiguille de la tour Eiffel dominant les toits gris. Comme elle le présumait, la voix masculine est celle d’Éric, un homme blond d’une cinquantaine d’années, au rictus figé, arrogant et au regard vert glacial. C’est ainsi que Rashele le perçoit. Il a toujours fait partie de son environnement, car il rend souvent visite à Isa, mais Rashele ne l’a jamais apprécié sans pouvoir expliquer pourquoi. Peut-être est-ce parce qu’elle n’a jamais compris quel était son don. Peut-être que l’irritation de Rashele envers lui est due à sa persistance à vouloir séduire la sœur de sa mère. Sa mère est morte lors de l’éclipse planétaire. Depuis sa naissance, elle vit avec sa tante, Isa. Elle ne lui a jamais connu de compagnon. Une relation maternelle et exclusive lie les deux femmes. À l’approche de la quarantaine, Isa affiche une prestance digne de son rang. De cette fameuse nuit du 4 avril, elle a gardé des cheveux mi-longs et frisés devenus soudainement blancs et qu’elle n’a jamais cherché à colorer malgré sa coquetterie. Ses yeux bleus, rieurs et chaleureux accueillent Rashele.

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